Analyse stratégique

La 5G au cœur des nouveaux réseaux militaires de communication.

De l’architecture réseau au C4ISR : les conditions de communications mobiles conçues pour la défense.

Illustration de réseaux 5G au service des communications militaires de nouvelle génération
Fig. 01   Illustration accompagnant l’analyse publiée le 15 juillet 2026.

Pendant des décennies, les armées ont communiqué sur leurs propres réseaux : propriétaires, silotés, coûteux à maintenir, difficiles à faire évoluer. Cette logique est en train de s'inverser.

L’OTAN a en effet identifié les réseaux de communication de nouvelle génération, dont la 5G, parmi les neuf technologies émergentes et de rupture (TER), qui présentent de nouvelles opportunités et de nouvelles menaces pour la sécurité des Alliés.

Comme l'industrie avant elle, comme les secteurs de la santé et de la sécurité avant elle, la défense bascule vers les standards ouverts des réseaux mobiles commerciaux — 4G, 5G, et demain 6G. Ce basculement est l'un des changements structurels les plus importants du marché B2B des télécommunications pour la décennie qui s'ouvre.

Au sommet de La Haye en 2025, les alliés de l'OTAN se sont engagés à investir 5% de leur PIB en dépenses de défense et de sécurité à horizon 2035. Sur ce total, 1,5% du PIB est fléché vers les infrastructures critiques liées à la défense (cybersécurité, réseaux de communication, résilience civile). Les investissements dans les technologies de l’information et de la communication (ICT investments) des membres européens de l'OTAN dans l'aérospatiale et la défense dépassaient déjà 11 milliards de dollars en 2025, avec une trajectoire en forte accélération.

Des exigences de sécurité non négociables pour un emploi militaire de la 5G

Les réseaux mobiles n'ont pas été conçus pour des usages militaires. Leurs standards de sécurité ne couvrent pas l'ensemble des éléments du réseau et ne constituent qu'une ligne de base. Pour être qualifié « defense ready », un réseau 5G doit satisfaire un corpus d'exigences qui va bien au-delà de la conformité commerciale.

Le premier niveau de ces exigences est la possibilité de vérifier la chaîne d'approvisionnement des composants des réseaux 5G. Si des réseaux civils ou militaires 5G venaient à être compromis ou tombaient sous le contrôle d'adversaires potentiels, les répercussions sur l'instrument militaire de l'OTAN, et donc sur la dissuasion et la défense, seraient catastrophiques. C'est pourquoi l'OTAN a intégré des critères de fiabilité dans ses politiques de sécurité et ses procédures d'acquisition, avec une attention particulière aux vendeurs à haut risque.

Le deuxième niveau d’exigences est l'architecture Zero Trust. Le Zero Trust Data Format (ZTDF), ratifié par le Combined Communications-Electronics Board de l'OTAN comme standard interopérable à usage transfrontalier, étend les principes du Zero Trust jusqu'au fichier lui-même : chaque donnée embarque son propre chiffrement, ses droits d'accès et sa traçabilité, indépendamment du réseau par lequel elle transite. Ce n'est plus la sécurité du réseau qui protège la donnée, c'est la donnée qui se protège elle-même.

Le troisième niveau est la gestion des risques électromagnétiques. Les tours-cellules parasites, les terminaux détournés, la géolocalisation des appareils en opération sont des risques réels pour toute opération militaire utilisant la 5G. Le partage dynamique du spectre et la capacité à pivoter rapidement entre bandes de fréquences font partie des réponses disponibles. L'OTAN travaille à intégrer ces mesures de protection électronique dans la prochaine génération de son standard STANAG 5665.

Le quatrième niveau de ces exigences est la capacité des réseaux 5G à transporter une information chiffrée de bout en bout et à permettre des interconnexions sécurisées entre réseaux pour permettre aux militaires de l’OTAN de pouvoir roamer d’un réseau à l’autre. Le CCDCOE (Cooperative Cyber Defence Centre of Excellence) de l'OTAN, basé à Tallinn en Estonie, a validé la solution Security Edge Protection Proxy (SEPP) d'Oracle, déployée sur un cœur de réseau Druid 5G Raemis via des Oracle Roving Edge Devices, comme mécanisme de confiance pour sécuriser les communications en itinérance entre les réseaux des nations membres, avec chiffrement en transit et au repos.

L’emploi de la 5G par les forces armées va articuler réseaux publics, privés et non terrestres

Établir un réseau 5G privé full-stack exclusivement militaire présenterait des inconvénients majeurs (coûts initiaux et de maintenance élevés, couverture limitée, obligation d'utiliser des fréquences dédiées). En revanche, s'appuyer sur des composants de réseaux commerciaux 5G en articulation avec des réseaux privés 5G réduit les coûts et offre une couverture beaucoup plus large. La réponse n'est donc pas binaire (réseau propriétaire ou réseau public) mais hybride et multicouche.

L'architecture de référence des réseaux mobiles militaires de nouvelles générations qui émerge s'organise en trois couches complémentaires.

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Réseau public commercial

Le réseau public commercial constitue la couche de base : il fournit la couverture, la capacité et l'économie d'échelle. Des mécanismes de qualité de service, de priorité et de préemption (comme ceux déployés dans le Réseau Radio du Futur français) garantissent l'accès des utilisateurs militaires même en cas de saturation.

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Réseaux privés déployables

Les réseaux 5G privés déployables ou « bulles tactiques » constituent la couche opérationnelle au plus près des forces. Des solutions comme le « Banshee » de Nokia, déjà utilisées par l'US Marine Corps et sur la base OTAN d'Ādaži en Lettonie, permettent de déployer rapidement un réseau 5G/LTE privé dans des conditions rustiques, avec isolation des slices réseau, edge computing colocalisé, et interopérabilité entre forces nationales et coalition.

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Réseaux non terrestres

Les réseaux non terrestres (NTN) composés de satellites LEO, MEO, GEO ou de drones HAPS constituent la couche de résilience et de couverture étendue. Ils font désormais partie intégrante de l'écosystème 5G, pour assurer l'interopérabilité dynamique, le routage sécurisé et la continuité de mission à travers le continuum sol-espace.

L'exercice REPMUS de l'OTAN au Portugal a démontré qu'une bulle 5G mobile peut étendre la portée opérationnelle des systèmes maritimes sans pilote de 10 à 30 kilomètres entre 2023 et 2025.

Les réseaux tactiques 5G permettent également de répondre à l’exigence de discrétion électromagnétique. Opérant dans la bande 24-29 GHz, la bulle tactique 5G mmWave crée un réseau local temporaire qui offre nativement des capacités de Low Probability of Intercept (LPI) et Low Probability of Detection (LPD). La connectivité à haut débit reste robuste face aux interférences électromagnétiques et aux tentatives de brouillage. La portée réduite inhérente au mmWave (quelques centaines de mètres à quelques kilomètres) n'est pas un défaut dans ce contexte. C'est précisément ce qui confère à la bulle sa discrétion : un faisceau directionnel à haute fréquence, à diffusion atmosphérique naturellement limitée, difficile à intercepter par des capteurs distants. La contrainte de portée devient un attribut de sécurité. C'est ce que démontre notamment la solution de Microamp, intégrant le serveur militarisé VoyagerVM d'Anduril Industries et le cœur réseau Raemis de Druid Software, présentée à MILCOM 2025 et au MWC Barcelona 2026.

En cas d'effondrement de l'infrastructure terrestre, une constellation 5G NTN intégrant un cœur embarqué à bord devient à la fois station de base et cœur de réseau, maintenant les communications critiques actives pour les usages civils, de secours et militaires sans dépendre d'alimentations électriques au sol. C'est l'architecture que l'US DoD explore avec Starshield, et que Telefónica a expérimentée en 2025 sur un navire des Forces navales permanentes de l'OTAN.

Le plan de communication des armées de l’OTAN, fondé sur l’approche PACE (Primary, Alternate, Contingency, Emergency), est en cours de redéfinition : la 5G vise à passer de l'option contingente à l'option principale, avec réseaux HF, VHF et UHF en secours.

Point clé

En environnement contesté, la 5G ne remplace pas tous les réseaux militaires : elle est la couche d’orchestration qui permet aux capacités publiques, privées et non terrestres de fonctionner ensemble.

Le rôle central de la 5G pour transformer les centres de commandement de C2 en C4ISR

Avec la numérisation du champ de bataille, la capacité à commander et contrôler en temps réel est devenue un facteur décisif de succès. C’est dans ce contexte qu’a été forgé le concept de C4ISR (Command, Control, Communication, Computers, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance) pour décrire la version la plus moderne des centres de commandement. Une telle architecture constitue le système nerveux des opérations militaires : elle est conçue pour collecter des volumes massifs de données via des capteurs multiples, des bases de données et d'autres sources mondiales, les traiter et les partager avec les utilisateurs autorisés pour des prises de décision plus éclairées. La 5G en est le système vasculaire : elle est ce qui rend le concept de C4ISR opérationnel.

La 5G intégrée dans les opérations du DoD soutient le CJADC2 (Combined Joint All-Domain Command and Control) en assurant une communication fluide entre les plateformes opérant sur les domaines terrestre, maritime, aérien, spatial et cyber. Le network slicing permet à des réseaux virtuels d'être priorisés en fonction des applications critiques de mission, avec allocation dynamique et sécurisée des ressources.

Concrètement, le réseau 5G transforme les fonctions des centres de commandement sur trois axes permettant leur évolution architecturale de C2 (command and control) en C4ISR (Command, Control, Communication, Computers, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance).

  • Les débits de communication très élevés offerts par la 5G facilitent le téléchargement de grands ensembles de données de capteurs (par exemple, pour le transfert de données entre opérateurs et véhicules autonomes) et permettent la fusion de données multi-domaines en temps réel. Un centre opérationnel peut ingérer simultanément les flux vidéo de drones, les données de géolocalisation des forces engagées, les alertes de capteurs IoT déployés sur zone, et les bases de données de renseignement sur un tableau de bord unifié, avec une latence inférieure à la seconde.
  • La 5G permet également de soutenir le développement de l'autonomie de commandement à la périphérie car elle catalyse grâce à ses très hauts débits de données les différentes composantes de l'autonomie : l'autonomie de la plateforme, l'autonomie collaborative entre plateformes et domaines, et l'autonomie de mission, où un opérateur peut confier un objectif à une plateforme et la laisser agir. La combinaison de l'autonomie de mission, avec des plans PACE embarqués sur chaque UAV ou navire sans pilote, intégrant des moyens de communication 5G, un réseau maillé MANET et un accès satellitaire 5G NTN assure la continuité du commandement dans un spectre très large de conditions de combat.
  • Enfin la 5G permet la mise en œuvre de l'intelligence artificielle embarquée au bord du réseau. Le futur des architectures C4ISR sera défini par des systèmes qui apprennent, s'adaptent et se coordonnent en quasi-temps réel entre domaines multiples. Des algorithmes d'apprentissage profond analysent rapidement les flux ISR, identifient les anomalies et suggèrent des plans d'action. La 5G avec edge computing colocalisé est la condition sine qua non pour que ces algorithmes s'exécutent au plus près de l'action, sans dépendre d'une connectivité à un cloud distant.

En conclusion, la 5G défense : le prochain grand marché B2B des télécoms, accessible aux seuls opérateurs qualifiés

Le marché des communications 5G de défense ne s'ouvrira pas à tous les opérateurs. La qualification « defense ready » exige une souveraineté de la chaîne d'approvisionnement, une architecture Zero Trust validée, et une capacité à opérer dans des environnements dégradés ou contestés. Les opérateurs dont les réseaux intègrent des équipements de fournisseurs à haut risque seront vraisemblablement exclus. Il s’agit avant tout d’un marché de confiance plus encore que de performance.

Ce que le RRF a construit pour les acteurs de la sécurité et des secours en France — cœur de réseau étatique, standards 3GPP ouverts, mécanismes de priorité et préemption, trajectoire vers la 5G SA — est précisément le modèle que les armées alliées regardent avec un intérêt croissant. La sécurité publique a montré le chemin. La défense est en train de l'emprunter.

Guillaume Lambert

CEO, Aevum AdvisoryAevum Advisory
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