Analyse stratégique
Ormuz, acte II : quand l'Iran menace simultanément les navires et les câbles sous-marins
Guillaume Lambert•26 mai 2026Souveraineté numérique · Cybersécurité · Communications critiques
Dans mon précédent article, je comparais les espaces maritimes et les espaces numériques comme deux territoires soumis aux mêmes logiques de puissance, de contrôle et d'asymétrie. Cette analogie n’est pas que spéculative comme en témoigne la pression désormais mise par l’Iran non seulement sur le trafic maritime mais aussi sur les câbles sous-marins traversant le détroit d’Ormuz.
Le 19 mai 2026, les Gardiens de la Révolution iraniens ont en effet franchi un pas supplémentaire en menaçant d'instaurer des « permis » obligatoires pour l'utilisation des câbles sous-marins traversant le détroit d'Ormuz. Ainsi blocus maritime et blocus numérique convergent en une seule et même arme de coercition.
La mer et les câbles de fibre optique posés au fond de celle-ci ne font plus qu'un, détroit physique et détroit numérique se confondent.
Ce qui passe par le fond du détroit
Pour comprendre la portée de cette menace, il faut d'abord mesurer ce qui transite réellement sous les eaux d'Ormuz.
Une section du câble sous-marin AAE-1 (Asie, Afrique, Europe)[i], vaste infrastructure sous-marine qui relie Hong Kong à l'Italie et à la France, passe par le détroit d'Ormuz. Les réseaux FALCON et Gulf Bridge relient les pays du Golfe à l'Inde et à l'Afrique de l'Est. Par ces artères transitent, selon les experts de TeleGeography, « n'importe quelles données que vous pouvez imaginer : vidéos, courriers électroniques, réseaux sociaux, transactions financières, communications gouvernementales »[ii].
Le potentiel de perturbation directe reste pour l'instant limité sur l'AAE-1 car les données qui circulent entre l'Asie et l'Europe sur ce câble ne passent pas par le détroit mais par une autre liaison. Mais « la capacité des réseaux terrestres pourrait ne pas suffire à gérer un reroutage complet du trafic » [iii] si les connexions sous-marines du Golfe étaient coupées, et le Qatar, point terminal de la branche de l'AAE-1 dans le Golfe, pourrait être particulièrement affecté.
Ce qui est préoccupant, ce n'est pas tant l'impact technique immédiat que le précédent stratégique ainsi créé.
Un précédent dans un écosystème de câbles sous-marins déjà sous tension
La menace iranienne s'inscrit dans une séquence de déstabilisation des câbles sous-marins qui s'est accélérée depuis 2024.
En février 2024, quatre câbles sous-marins ont été sectionnés en mer Rouge, perturbant 25 % du trafic Internet entre l'Asie et l'Europe. En novembre 2024, deux câbles reliant la Finlande à l'Allemagne et la Suède à la Lituanie ont été coupés en mer Baltique, affectant 20 % du trafic internet finlandais. Les ministres des Affaires étrangères allemand et finlandais ont évoqué des soupçons de guerre hybride menée par la Russie. En janvier 2025, un câble sous-marin reliant la Suède à la Lettonie a été gravement endommagé dans les eaux suédoises ; le parquet suédois a ouvert une enquête pour « sabotage aggravé ».
Mer Rouge, mer Baltique, mer de Chine, détroit d'Ormuz : les câbles sous-marins sont devenus un théâtre de confrontation hybride à part entière, où l'ambiguïté de la cause de leur dysfonctionnement (accident, négligence, sabotage délibéré ?) constitue une dimension intrinsèque de ce nouveau vecteur d’attaque.
L'Iran peut-il légitimement taxer les câbles sous-marins d'Ormuz ?
L'Iran assure avoir le droit d'exiger une redevance car les eaux du détroit d'Ormuz ne relèvent de la haute mer, la partie la plus étroite du détroit mesurant 21 milles marins, soit environ 33 kilomètres. Les eaux territoriales de l'Iran et d'Oman recouvrent chacune 12 milles. La position iranienne parait pourtant contestable :
Tout d’abord les câbles ne sont pas où l'Iran prétend
L'Iran a refusé les autorisations nécessaires pour que les câbles passent dans ses eaux ou sur son plateau continental. Tous les câbles majeurs — AAE-1, TGN-Gulf et autres — ont donc été posés dans les eaux omanaises. Seuls deux câbles — Gulf Bridge International et Falcon — se situent effectivement dans les eaux territoriales iraniennes. L'Iran revendique ainsi des droits sur des infrastructures que sa propre hostilité a conduit les opérateurs à déposer hors de sa portée.
La convention de Montego Bay ne prévoit pas l’instauration de droit de péage par les Etats côtiers
L'article 79 de la convention des Nations-Unies sur le droit de la mer (CNUDM) régit le régime juridique des câbles sous-marins : dans la zone économique exclusive et sur le plateau continental, tous les États ont le droit de poser des câbles sous-marins, et l'État côtier ne peut s'y opposer. En mer territoriale, son autorisation est requise pour la pose — mais pour les câbles déjà en service, le droit international lui impose de les protéger, non de les taxer. L'article 113 de la CNUDM va plus loin : il oblige les États à incriminer dans leur droit interne la rupture ou la détérioration volontaire d'un câble sous-marin.
Autrement dit, le droit international fait de l'État côtier un gardien des câbles et non le responsable d’une barrière de péage…
Si elle parait infondée juridiquement, la position iranienne révèle toutefois les lacunes d'un cadre conçu en 1982, avant Internet, avant la fibre optique, avant que 10 000 milliards de dollars de transactions quotidiennes ne transitent sous les océans. La CNUDM protège la liberté de pose et interdit les entraves arbitraires. Elle ne prévoit ni mécanisme de sanction rapide, ni autorité internationale d'exécution, ni régime spécifique pour les détroits où câbles et routes maritimes se superposent.
La gouvernance à la traîne
Face à cette conflictualité croissante, la communauté internationale s'organise mais lentement, et avec des instruments encore fragiles.
En septembre 2024, dix-sept nations, dont les États-Unis, la France, l'Australie, le Japon et l'Union européenne, ont approuvé une déclaration commune sur la sécurité et la résilience des câbles sous-marins à l'occasion de la 79e Assemblée générale des Nations Unies, appelant à une action concertée. L'OTAN a lancé en 2024 des patrouilles conjointes en Baltique. Un projet d'accord vise à classer la destruction volontaire de câbles comme crime international.
Mais la réglementation demeure fragmentée entre liberté de pose et droits souverains des États côtiers. Les mécanismes de protection restent insuffisants, malgré l'action de l'International Cable Protection Committee. Et les recommandations des experts (augmentation du chiffrement, diversification des voies, création d'un forum international de gouvernance) peinent à se concrétiser à la vitesse des menaces.
La Méditerranée orientale : un second Ormuz numérique s'éveille
Si le détroit d'Ormuz concentre aujourd'hui l'attention, il serait réducteur de n'y voir qu'un cas isolé. À quelques milliers de kilomètres à l'ouest, un second théâtre géostratégique est en train de se constituer, plus silencieux, mais tout aussi décisif : la Méditerranée orientale.
La zone désignée "Priority Area #6" dans le cadre des Cable Projects of EU Interest (CPEI) - voir la carte à la fin de l'article - révèle une concentration exceptionnelle de câbles sous-marins convergeant vers un même espace maritime restreint, bordé par la Grèce, la Turquie, Chypre et l’Égypte, formant un nœud numérique d'une densité comparable aux grandes plaques tournantes mondiales. Les faisceaux bleus, verts et rouges qui se croisent au sud de la Crète ne sont pas des lignes abstraites sur une carte : ce sont les artères par lesquelles circulent les données entre l'Europe, l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie.
Dix-sept câbles sous-marins traversent le Golfe persique, assurant à eux seuls 30 % du trafic internet mondial. Parmi eux, le SMW5 (SeaMeWe-5), l'un des systèmes de câbles les plus longs du monde, reliant Singapour à la France via le Moyen-Orient. Ces deux infrastructures traversent ou longent précisément les espaces maritimes disputés de la Méditerranée orientale avant de rejoindre leurs points d'atterrissage européens.
L'Union européenne a pris la mesure de l'enjeu. Son investissement récent de plus de 200 millions d'euros dans les câbles sous-marins et les infrastructures numériques de la région envoie un signal politique clair : la connectivité est désormais traitée au même niveau stratégique que les corridors énergétiques ou les routes commerciales.
Le détroit d’Ormuz et la Méditerranée orientale partagent une même logique profonde. Dans les deux cas :
La géographie concentre les flux. Les détroits, les passages étroits, les fonds marins peu profonds à proximité des côtes — ce sont ces contraintes physiques qui créent les chokepoints. On ne choisit pas l'itinéraire d'un câble sous-marin comme on choisit une route terrestre : on suit la bathymétrie, les distances optimales, les points d'atterrissage existants. Et ces contraintes créent mécaniquement des points de vulnérabilité.
Les acteurs privés portent une infrastructure publique. Les câbles AAE-1, SMW5, FALCON sont des propriétés privées — consortiums de télécommunications, GAFAM pour les plus récents. Mais leur coupure aurait des effets souverains immédiats : paralysie des communications gouvernementales, désorganisation des marchés financiers, rupture des capacités militaires alliées. Cette tension entre propriété privée et utilité publique est au cœur du défi de gouvernance des infrastructures numériques sous-marines.
La Méditerranée orientale comme laboratoire de souveraineté numérique européenne
L'initiative CPEI Priority Area #6 est, dans ce contexte, bien plus qu'un programme d'investissement. C'est l'amorce d'une doctrine européenne de puissance numérique par les infrastructures physiques — ce que j'appelais dans mon article initial la nécessité de "cartographier ses dépendances comme on cartographie ses vulnérabilités côtières".
L'Europe apprend, peut-être tardivement mais résolument, ce que les stratèges maritimes savent depuis des siècles : la liberté de circulation, qu'elle soit maritime ou numérique, ne se proclame pas. Elle se défend, se finance, et s'organise en temps de paix, avant que quelqu'un ne ferme le détroit.
Ce que la menace iranienne révèle en réalité
La décision iranienne de menacer simultanément le trafic maritime et les câbles sous-marins est, stratégiquement, habile. Elle transforme le détroit d’Ormuz en ce que les stratèges maritimes appelleraient un chokepoint intégral : un point d'étranglement qui contrôle à la fois les flux physiques (pétrole, marchandises) et les flux immatériels (données, transactions financières, communications).
Cette décision est d’autant plus efficace qu’elle exploite la fragilité structurelle des câbles sous-marins. Partout dans le monde, les câbles sous-marins sont régulièrement endommagés (environ 200 incidents par an) et les navires de réparation ont besoin d'autorisations pour pénétrer dans les eaux d'un pays. Or un seul navire de réparation appartenant à la société e-Marine se trouve actuellement dans le Golfe, limitant considérablement les possibilités de réparation.
Ainsi la position iranienne valide le fait qu’il n'y a pas d'un côté un espace maritime avec ses lois de puissance, et de l'autre un espace numérique avec ses propres règles. Il y a un seul et même espace géopolitique, où les infrastructures physiques et les flux numériques sont inextricablement liés. Les deux flux de richesse du monde contemporain passent par les mêmes détroits, reposent sur les mêmes fonds marins, et sont exposés aux mêmes vulnérabilités.
Il rappelle une réalité plus large : les fondations du monde numérique sont physiques, concrètes, et loin d'être invulnérables.
En conclusion : trois urgences stratégiques à adresser sans délai
Cartographier les chokepoints intégraux
Ormuz n'est pas seul. Bab el-Mandeb, le détroit de Malacca, le canal de Suez, le passage de Luzon en mer de Chine : ce sont autant de points où flux maritimes et câbles sous-marins se superposent, créant des vulnérabilités cumulées. Toute stratégie de puissance numérique sérieuse doit commencer par cette cartographie.
Sécuriser la chaîne de réparation
Un seul navire de réparation dans tout le Golfe : c'est le niveau actuel de résilience. Il parait bien trop faible. La flotte mondiale de câbliers et de navires de maintenance est sous-dimensionnée, mal répartie géographiquement, et largement aux mains d'acteurs privés sans doctrine de résilience publique. Les États doivent inclure ces navires dans leurs réflexions sur les capacités stratégiques de temps de crise.
Penser un droit international des infrastructures numériques sous-marines
La CNUDM date de 1982, avant Internet, avant la fibre optique, avant que 10 000 milliards de dollars de transactions financières quotidiennes ne transitent sous les océans. La liberté de poser des câbles coexiste aujourd'hui avec les prérogatives souveraines des États côtiers dans un cadre juridique fragmenté. Il faut un instrument international dédié, contraignant, avec des mécanismes d'attribution et de sanction.
La mer a toujours été le premier territoire de la mondialisation. Elle est en train de devenir aussi le premier territoire de sa fragilité numérique.

Sur le même sujet
✦Trois lectures pour prolonger l’analyse des détroits numériques, des infrastructures invisibles et des rapports de dépendance.
